Trois minutes à la fois

Sally Potter & Pablo Veron, dans The Tango Lesson

«Un pas en avant, un pas en arrière, le couple est un tango. L’important est de finir par se toucher…»

Christophe Chenebault

Je viens de comprendre pourquoi le tango, pourquoi moi.

J’ai aimé et épousé un Homme extraordinaire. Enfin, je le croyais. Et même quand il s’est mué en mari très ordinaire, que nos chemins se sont peu à peu éloignés jusqu’à ne plus jamais se croiser, je l’aimais encore. Plus d’amour amoureux, charnel, vital, mais d’amour fraternel, profond, durable. C’était mon frère, mon meilleur ami, mon complice pour toujours.

Enfin, je le croyais. Après 2 ans de complicité parentale, asexuée et plus sous le même toit, tout a changé. Le nouveau deal, c’était un nouveau couple, un poste à l’autre bout du monde pendant 3 ans, et la garde partagée 1 an sur 2 de notre Chaton de 7 ans.

Un an sur deux avec une belle-mère qui ne supportait pas qu’il ressemble à l’ex de son mari tout neuf?

I don’t think so.

La guerre a commencé. Une guerre âpre, sans merci, qui a laissé la combattante sur le carreau en morceaux sanglants, éparpillés, difficiles à recoller. Une victoire qui n’en était pas une, amère, qui avait forcé la dure réalité à se frayer un chemin: cet homme n’était pas, ne serait plus jamais et bien pire, n’avait jamais été un meilleur ami, un frère, un alter ego, ni même un bon père. Les femmes sont des costumières extraordinaires, qui habillent de mille paillettes les hommes de leur vie et déguisent les crapauds ordinaires en princes étincelants.

Depuis, des histoires plus ou moins charnelles, très frileusement et plus ou moins amoureuses. Le cœur s’est protégé en s’occupant du Chaton à temps plein – mais maintenant, il est grand, le Chaton, et a bien d’autres choses à faire que de s’occuper d’être le grand amour de sa mère.

Et voilà : Tango.

Des histoires d’amour sur mesure pour les endormies du coeur : trois minutes à la fois. Pendant 3 minutes, si l’énergie de votre partenaire entre en phase avec la vôtre, vous vous laissez tomber amoureux(se) fou(folle) , le temps d’une chanson. Quand c’est fini, on recommence, ou on arrête en souriant et en repartant d’un pied léger. Pendant trois minutes, on est en sécurité absolue et tout à fait relative dans les bras d’un homme qui vous dédie toute son attention – s’il ne le fait pas, il ne mérite pas la prochaine danse- vous berce et vous transcende.

Pendant 3 minutes, l’état de grâce, l’amour comme il devrait être toujours, enfin dans les rêves des petites filles montées en graine : parfait, intense et inconditionnel.

Je peux encore habiller un homme de mille paillettes. Trois minutes à la fois.

Quant à un homme nu, fort et vrai, je crois bien que s’il croisait par hasard mon regard, je m’enfuirais encore en courant.

En sus brazos

Le tango, c’est d’abord et surtout une question d’abandon, comme le disait justement Intellexuelle en commentaire à mon précédent billet (j’y reviendrai), mais c’est aussi la sensation enivrante d’embrasser l’énergie vitale d’un partenaire, de partager dans une étreinte beaucoup plus que des pas de danse. Danser le tango, c’est offrir à son partenaire une vue plongeante sur toutes ses peurs, ses tensions et ses insécurités, sa sensualité aussi, évidemment. Vertigineuse intimité.

Trait de moustache à la Clark Gable, pantalons de bonne coupe style années 40, sourire rare mais éblouissant, B a l’embrasse cartésienne et tendre. Une étreinte qui sait, qui pardonne et encourage, petit baiser d’encouragement sur la joue, sourire à chaque figure réussie. Dans ses bras, je me sens petite et ravissante, et aimée aussi, oui.

Avec C, Américain défroqué venu à Montréal après avoir pété les plombs à Paris, doté d’une ossature de poussin musclé, fringues délirantes à la Magic Circus, sourire craquant et regard intense, c’est autre chose. Il répète ses pas toute la semaine «Juste pour toi, C., il faut vraiment que tu danses avec moi, tu veux bien?» Bien sûr, que je veux bien. Sa tension saccadée lui enlève de la fluidité, mais il pratique encore et encore avec un plaisir et une concentration tellement évidents qu’ils en sont contagieux.

Avec D, ça tourne à la pratique zen : 70 ans, raide comme un bâton de gendarme, il préfèrerait de loin regarder Rome à la télé et ne se donne pas vraiment la peine de le cacher. Il ne danse jamais avec sa femme, gracieuse danseuse asiatique au visage impénétrable, et sa fille est prof de tango à Buenos Aires. Quand je sors de ses bras, je suis tellement tendue que celui qui hérite de mes pas crispés en reste tout surpris.

Et puis il y a E, dont je vous ai déjà parlé : je l’évite à tout prix parce que j’aime trop ses bras, son énergie qui me propulsent dans un état second que je refuse de toutes mes forces- avec lui, en tout cas. Et pourtant, il ne me ménage pas : il commente et critique chaque faux pas, chaque manque, et s’arrête pour les souligner, ce qui me laisse à chaque fois inquiète et au bord de la pâmoison frustrée. Autant que possible, je ne le montre pas, et je désire autant que je crains ses invitations.

Enfin, il y a F, probablement gay, (ça se demande, ça? probablement pas) , petit, une musculature et une grâce de danseur – ce qu’il est, m’a-t-il appris après plusieurs séances délicieusement aériennes . Avec lui, je peux enfin me laisser aller, je tripe et je respire à l’aise, à l’abri du désir et de ses désordres. Quand il est content de nous, il laisse échapper un tout petit rire soupiré-roucoulé, à peine audible, qui fait fondre mon coeur de nougat.

Et tout à coup, regard impérieux qui me rappelle quelque chose. Il est gay, lui? Ouh là, j’espère bien.

Dans leurs bras, je me suis découvert une grâce que je ne me reconnaissais pas.

Orgasme vertical

Regardez ces deux-là : oubliez comment ils s’appellent, dans quel film c’était, on s’en fout. Regardez-les juste danser, et dites-moi que vous n’aimeriez pas vivre très exactement ce moment-là dans leurs chaussures.

Le tango argentin, c’est ça, et bien d’autres choses aussi. Au-delà de la technique, des pirouettes savantes et de tout ce qu’on vous en dira, le <i>Tango Addict</i> répète, cahote, marchote, accepte encore et encore la frustration de peiner à dépasser le stade d’albatros boiteux, pour arriver à ça.

Et puis, une brève illumination : tout d’un coup, enfin, votre tête est au placard, vos pieds ont pris le pouvoir, et vos pas s’enchaînent, pour vous mener très exactement là, dans les bras de quelqu’un que vous ne connaissez peut-être pas, quelle que soit sa forme et son âge, et le vôtre – vous l’appelerez comme vous voudrez : Tangasm, Tango Bliss, ou orgasme vertical, exultation inachevée, exquise frustration d’une intensité presque douloureuse.

Quand c’est fini, je plane, titubante, le souffle court mais immensément comblée. Je retourne à mon état d’infirme qui volait, et j’exulte. Ça ressemblerait à ça :

Tango, côté ruelle

C’est un côté des filles que j’ai toujours nié : la fameuse compétition entre nous. On est féministe ou on ne l’est pas: j’ai choisi de l’être, et dans ma tête à moi, ça signifie solidarité féminine, quoi qu’en disent ces messieurs.

Je viens de réveiller la bitch, et je n’aime pas ça.

Qui ça la bitch? Pas celle qu’on aime, qui tient la tête haute et ne se laisse pas marcher sur les pieds, celle qui ose et qui fonce, non, l’autre : celle que nous portons toutes et que la plupart d’entre nous, les plus fréquentables en tout cas, tiennent soigneusement en laisse.

La bitch intérieure, qui regarde les autres femmes et les voit toutes comme des rivales potentielles, au lieu des alliées qu’elles devraient être.

La bitch jalouse qui compte les points marqués et siffle les points perdus. Celle qui toise, perfide, et en rajoute. Celle qui cherche toujours le défaut – la fesse raplapla ou trop dodue, la cheville épaisse, le pore dilaté – celle-là aussi, tiens, qui ne prend que des moins jolies comme copines.

Comme j’ai très longtemps été un vilain petit canard, j’étais tout à fait à l’abri des coups de griffes, même si de temps en temps, il fallait quand même que je montre patte blanche. Je suis devenue un vieux cygne, on dirait : je ne sais pas pourquoi, il semblerait que je sois peut-être la plus jolie du groupe. Je l’ai su parce que j’ai réveillé la bitch.

Je viens de trouver le côté ruelle de ma nouvelle obsession : ça allume l’oeil sombre de la bitch. Le plaisir lancinant et frustrant du tango est aigu mais fuyant, on passe son temps à lui courir après, on espère toujours qu’il sera au rendez-vous, mais il est capricieux, et se trouve parfois dans les bras les plus inattendus. Des bras plus vieux qu’on l’aurait imaginé, plus ronds ou plus maigrichons, et souvent même plus jeunes – beaucoup plus jeunes, genre mai-septembre, voyez?

Admettez que c’est embarrassant d’être au bord de l’orgasme vertical dans les bras d’un homme qui a au bas mot 20 ans de moins que vous, bien plus encore que s’il en avait 20 de plus. Orgasme? Elle a dit orgasme? Oui, mais ce n’est pas tout à fait ce que vous croyez : le tango provoque en effet un sentiment aussi exaltant que l’amour – mais ce n’en est pas, et aussi haletant qu’un orgasme- enfin, juste avant, et pas au même endroit, mais j’y reviendrai un autre jour.

Et bien sûr, il y a plus de femmes que d’hommes. Comme ces messieurs ont le choix, chacune d’entre nous se retrouve à sécher sur son banc de temps en temps. Oh le sentiment d’avoir quinze ans, et de se morfondre en attendant qu’on nous invite! Ou le petit désespoir, plus ancien, d’être la petite nouvelle que personne n’invite encore à jouer à la marelle.

J’ai le plaisir fréquent de me lever de ma chaise pour pratiquer les ochos mais il vient aussi avec l’inconfortable et tardive constatation que malgré quelques décennies de féminisme, quand les hommes se font rares, la bitch se réveille.

Bon, je m’en vais pratiquer la politique de la patte blanche, on verra.

On n’est pas sorties du bois, les filles, si on se remet à accepter d’entrer en concurrence les unes avec les autres…

Follow Your Bliss

Dès qu’il entre dans la salle, mon coeur manque un battement. S’il est beau? Oui, mais il pourrait aussi bien être vilain que ça ne me ferait pas un pli. Ce qu’il fait dans la vie? Aucune idée. De quoi parle-t-on? Surtout, de rien, ou alors, entre 2 morceaux, de technique appliquée, de tension, de résistance et d’équilibre. Des fois, il peut aller jusqu’à commenter en 2 mots la hauteur de mes talons ou la tenue de mes chaussures. Tripant? Très.

Est-ce que c’est ça, le secret? Pratiquer, encore et encore, apprendre les pas, les désapprendre, pour passer, accepter puis dépasser le stade de lourdeur larvaire et enfin atteindre fugacement celui où on aura tout oublié, sauf le principal: s’abandonner?

Je disais donc: oui, M. est beau. Sauf que la plupart du temps, je ne le vois pas, parce que j’ai les yeux fermés. Vingt-cinq ans à tout casser, énergique, musclé, son embrasse est légère et impérieuse – ça, je le sens, parce que je vais où il veut, quand il veut.

Je ne serai jamais sa blonde. Je n’ai pas besoin de savoir qui il est, où il va et d’où il vient, je n’ai surtout pas besoin de parler; je ne suis plus que deux pieds qui suivent et un coeur qui bat. Avec les autres, je pratique. Avec M., je vole.

Suis-je amoureuse? Même pas : I follow my bliss. Je suis avec un plaisir haletant le dépositaire et le fournisseur privilégié de mon Tango bliss. Pourquoi lui et pas un autre? Aucune idée.

C’est déjà fini? Oh…

Je m’en vais sans regarder en arrière, le coeur dilaté, le pied léger et la tête pleine d’étoiles. Si la prochaine fois, il n’y est pas, je me contenterai de pratiquer encore pour mieux mériter cette joie-là : la voie du zen par les sentiers du tango.